Pourquoi avoir tiré sur Gbagbo?

Publié le par le20e

Le titre peut sembler provocateur.

C'est vrai d'ailleurs! Pourquoi poser une telle question? Cela semble évident : Gbagbo c'est le méchant. Ouattara c'est le gentil.

On a donc tiré sur un méchant. Bon c'est vrai, c'était pas dans notre pays, mais c'était un méchant quand même.

 

Comme Kadhafi.

 

En plus, ses partisans on tiré sur des civils.

Comme Kadhafi.

 

Et puis il a triché aux élections présidentielles, pour se maintenir au pouvoir très longtemps. Et il s'y accroche à son pouvoir malgré la pression internationale!

Comme Kadhafi.

 

Alors que Ouattara c'est un gentil.

D'abord, il est reconnu vainqueur des élections par l'ONU et la communauté internationale.

L'ONU c'est bien. C'est comme les Droits de l'Homme, y'a rien à en redire. Et si la communauté internatioale suit l'ONU*, c'est que Ouattara doit être un chic type. Lui au moins, c'est sûr, il n'a pas triché.

 

 

Ce qui est bizarre quand même, c'est qu'en tirant sur Gbagbo, la France, sous l'égide de l'ONU (et même de l'ONUCI : Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire), a tiré sur le seul mec a peu près chrétien de la région.

Attention! Quand je dis " à peu près chrétien ", je veux dire en fait  " qui n'est pas musulman ".

Je ne dis pas du tout ça pour faire de la dicrimination, ni parce que secrètement je préfèrerais que la France tire sur des musulmans. Non, non, non! Quelles que soient les victimes, je rejète la violence. Toute violence!

 

Mais j'essaie de comprendre la logique de mon pays :

  • Depuis le 11 septembre 2001, l'Occident est en guerre contre le terrorisme, le terrorisme islamique. La France a participé à la guerre en Afganistan, et elle y a toujours des soldats. 
  • La loi sur l'interdiction des minarets en Suisse s'est exportée en débat en France. Au point d'en oublier que ça avait lieu en Suisse.
  • Les prières de rue sont très mal vues, le FN les dénonce, lui qui "s'est installé dans le paysage politique français".
  • Claude Guéant, notre ministre de l'intérieur, vient de déclarer à propos de l'Islam que  : « l'accroissement du nombre des fidèles de cette religion, un certain nombre de comportements, posent problème. »
  • Après un débat sur l'identité nationale, qui, il faut le dire, portait sur le rapport des musulmans à l'identité française, il y  a eu la semaine passée un débat sur la laïcité, qui lui-même était surtout centré sur le rapport de l'islam à la laïcité et des problèmes qui en découlent ou en découleraient.
  • La loi interdisant la burka ou voile intégral vient d'être votée, et hier a eu lieu la première verbalisation aux Mureaux d'une femme voilée.

Mais surtout,

  • Depuis quelques mois, dans la même région que la côte d'Ivoire (à dire vrai un peu plus au Nord), plusieurs français se sont faits enlever dans le " maghreb islamique " par " Al Quaïda au Maghreb ". Si certains ont été libérés, d'autres sont morts. Et d'autres sont encore en otage dans d'autres parties du monde.

 

Alors Pourquoi tirer sur le seul mec " a peu près chrétien " (caractéristique qui vient de sa femme, proche du mouvement évangéliste protestant) ou disons le seul mec pas musulman de cette région qui pose tant de souci?

Je fais bien remarquer que le camp de Gbagbo, ce n'est pas le camp de l'angélisme, surtout quand il tire à l'arme lourde dans Abidjan. Bien entendu. Ce n'est pas un problème de conviction religieuse, mais de diplomatie.

 

Est-ce qu'on veut faire de Ouattara un allié ou un interlocuteur avec le maghreb islamique? Mais ça pourrait être à double tranchant : et si Ouattara devenait l'interlocuteur de nos ennemis?

 

 

Et puis aussi, je viens de me souvenir : Les dictateurs arabes sont là (ou ont été là) depuis des dizaines d'année. Elle disait quoi cette communauté internationale? Et l'ONU? L'ONU qui d'ailleurs n'avait pas donné son aval pour attaquer l'Irak en 2003 (à cause de conflits internes). Pourtant, Gabgbo n'est aussi dangereux que ne l'était Saddam...

 

C'est que bien sûr, quand on décide d'attaquer, il y a plusieurs motivations qui rentrent en compte, au-delà de savoir si le chef du pays attaqué est un " gentil " ou un " méchant ".

Pour l'Irak, officiellement, il fallait apporter la démocratie en terre musulmane, se battre pour les droits des femmes, défendre des minorités ou des communautés (kurdes, sunnites, chiites). Il fallait aussi combattre le terrorisme et le risque que des dictateurs possèdent des armes de déstruction massive. Et puis, il ne faut pas l'oublier, Saddam était un méchant, c'était un dictateur.

 

On le voit : il y a beaucoup de prétextes, et je dirai même en mauvaise langue, beaucoup de fausses raisons dans les motivations officielles de faire la guerre.

 

Pour la Côte d'Ivoire, officiellement, la France a d'abord frappé pour protèger les ressortissants français (qui, il est vrai, semblaient réellement menacés pour certains), et puis ensuite, la France s'en est pris à un camp qui tire sur des civils et à un tricheur qui ne veut pas laisser le pouvoir : le méchant Gabgbo.

Comme il est écrit sur agoravox :

 

« les forces de l’ONU (...) sont  " intervenues "  pour appuyer officiellement, avec l’armée française, la victoire militaire d’un camp légitimé par les urnes puis la communauté internationale, contre un autre camp se réclamant d’une autre légitimité »

 

Ces mêmes forces qui « jusqu’alors [n'étaient] déployées dans le monde [que] pour sécuriser les populations et servir de tampon afin de prévenir des conflits entre présences hostiles aux frontières » y a-t-il écrit dans la même phrase de l'article cité.

 

Il y a donc aussi les motivations officieuses de la guerre. Celles qui mettent mal à l'aise, comparées au prix des vies humaines. Celles qui sont d'un ordre pratique et économique.

En Irak, il y avait du pétrole (le pays étant le 4e détenteur mondial des réserves), il y a avait la présence de la Chine à contre-carrer dans cette partie du monde. Tout cela pour entre-autre stimuler l'économie américaine.

 

Pour la Côte d'Ivoire, les intérêts économiques aussi sont là. Gbagbo s'opposait depuis longtemps aux intérêts économiques français, aux profits de la Côte d'Ivoire d'ailleurs, ce qui est logique. Un patiotisme économique qui embêtait la France.

C'est que la France a attaqué en Lybie bien plus vite qu'en Côte d'Ivoire, alors que la guerre avait commencé bien plus tôt dans le pays de Gbagbo que dans celui de Kadhafi. Alors que pourtant il a été reproché à N. Sarkosy et à l'ONU d'avoir trop tergiversé et d'avoir pris un peu trop de temps pour attaquer la Lybie.

Mais en Côte d'Ivoire, à cette période là, Gabgbo était encore en position de force et Ouattara était en difficulté. 

Et en Lybie, il y a, comme en Irak, du pétrole.

En outre, N. Sarkosy a émis depuis longtemps le souhait d'organiser une union économique en méditérannée, à laquelle Kadhafi posait problème (ce que rapelle l'article d'Agoravox par ailleurs).

 

Donc par dessus ces motivations officieuses, c'est là que chacun va jouer son rôle du méchant et du gentil.

Car ça compte dans l'opinion.

Kadhafi est un méchant, et l'opinion, en France comme ailleurs, est favorable à l'intervention armée en Lybie. C'est un plus quand on sait que 2012, c'est l'année prochaine, et cette année là, c'est aussi l'année des élections présidentielles en France.

Et puis la Lybie, c'est pas comme l'Irak, on a attaqué avec l'aval de l'ONU, et l'ONU c'est bien. Dans l'opinion c'est tout bon.

Dans le feu de l'action en Lybie, il était bon d'aller tirer sur Gbagbo, qui depuis le temps s'était retrouvé encerclé dans abidjan, puis dans son bunker.

On a alors pu tirer tranquillement sur un tricheur. Un mauvais perdant.

 

Pourtant, si Gbagbo a triché dans les bureaux de vote du Sud du pays, je doute très fortement que Ouattara ne l'ait pas fait dans ceux du Nord.

Et puis ses partisans ne sont moins pas brutaux que ceux de Gbagbo. Il faut les voir ses soldats pro-Ouattara, certains avec leur foulard qui ne laisse voir que les yeux et leur mitraillette à la main.

Et les 151 prêtres capturés par les pro-Ouattara, heureusement libérés par l'ONUCI...

Et les massacres à l'Ouest du pays (on ne commence qu'à en parler, comme ici à la toute fin de la vidéo en cliquant ici)

Le camp Ouattara a réjetté les accusations de massacres au début de ce mois, pour finalement les reconnaître 10 jours plus tard puisque Ouattara lui-même demande une enquête. Cette vidéo, elle, prouve qu'il y a eu massacre (attention public sensible s'abstenir, ne pas montrer aux plus jeunes).

La manifestation a Paris ce week-end de pro-Gbagbo n'a rien d'illégitime. Mais qui les écoute?

 

Mais, bon, officiellement, on a tiré sur le méchant.

En fait, il n'y a pas de bon camp ni de mauvais.

Heureusement, dans l'opinion, ça s'interroge.

 

 

*Bon c'est vrai, "communauté internationale" et "ONU", c'est un peu la même chose, pourtant, l'un ne sésigne pas forcément l'autre...

Publié dans Monde

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